SOCIAL

Guyane la 1ère et l'audiovisuel public en grève contre la suppression de la redevance

Elias HALILE-AGRESTI (e.halile-agresti@agmedias.fr) 28.06.2022

C'est un mouvement d'ampleur nationale, auquel ont pris part ce mardi 28 juin au matin une partie du personnel de Guyane la 1ère. Ils demandent l'abandon du projet de suppression de la redevance à l'audiovisuel public, et plus de moyens pour faire vivre la première chaîne de Guyane.

 138 euros par an en France Hexagonale, contre 88 pour les Outre-mer : c'est le prix unique payé par les foyers Français (disposant d'un téléviseur) de la redevance à l'audiovisuel public.

Cette somme sert à financer toutes les chaînes de télévision et de radio du service public (la 1ère, France Info, Arte, France Bleu, France 24, le Moov etc), et représente près de 90% du budget annuel de l'audiovisuel public, estimé à plus de trois milliards et demi d'euros en 2021. 

La redevance permet également de financer le cinéma, les documentaires, et la création audiovisuelle.

Seulement voilà, sa suppression a été proposée par Emmanuel Macron pendant la dernière campagne présidentielle en réponse à la problématique du pouvoir d'achat des Français. 

Mais pour les syndicats et le personnel gréviste, cette mesure menace directement le financement et l'indépendance de l'audiovisuel public.
Guyane la 1ère

C'est dans cet élan qu'une partie du personnel de Guyane la 1ère s'est mise en grève ce matin. Il n'y avait donc ni JT, ni matinale à l'antenne aujourd'hui.

Dès neuf heures, une partie du personnel s'est réunie devant l'entrée du bâtiment afin de marquer le coup en déployant des banderoles et un piquet de grève. Mais aussi pour échanger sur les enjeux qui, il l'assure, menacent grandement la première chaîne de Guyane.

"Aujourd'hui, l'audiovisuel public dont Guyane la 1ère fait partie intégrante est fragilisé par la suppression d'une recette pérenne qui garantit son indépendance" : C'est ce qu'affirme Laurent Marot, journaliste à Guyane la 1ère et membre du Syndicat National des Journalistes.

Avant de poursuivre sur les conditions spécifiques à la Guyane: "nous sommes 33 journalistes et 10 encadrants pour faire tous les journaux et tous les programmes d'informations Télé/Radio/Internet, du lundi 5h du matin jusqu'au dimanche 20h. On a un retard de développement par rapport aux autres stations qui est historique, alors que nous devons couvrir un territoire immense et parfois difficile d'accès. Et aujourd'hui, alors que l'on espérait que la situation s'améliore, voilà que notre financement et notre indépendance sont remis en question. On ne peut pas l'accepter. "

L'inquiétude qui traverse l'audiovisuel public est d'autant plus grande qu'il n'est toujours pas précisé son futur mode de financement. Le budget pourrait désormais être proposé par l'exécutif de manière annuelle ou pluri-anuelle, le rendant incertain et directement dépendant du gouvernement.

Les 5 représentants syndicaux signataires du tract. De gauche à droite: Jessy Xavier (UTG), Steeve Elina (FO), Georges Hildéral (SRCTA-UNSA), Bertrand Villeneuve (CFE CGC), Frantz Montoban (SNJ) -


Les syndicats et le personnel en grève dénoncent également le manque de moyens qui handicap la station depuis quelque temps. Par exemple, en seulement quelques années les effectifs sont passés d'environ 200 salariés et collaborateurs, aux alentours de 150 aujourd'hui. Soit une réduction de près d'un quart, alors que dans le même temps les besoins éditoriaux se sont accrus.

"Il n'y a pas eu de débat télévisé lors des élections législatives car nous n'avions pas les moyens... Je ne sais pas si vous vous rendez compte ?", nous affirme une source anonyme à la chaîne.

Les grévistes dénoncent également la précarisation galopante d'une partie du personnel, via le recours récurrent aux contrats courts.

Mais aussi un manque de matériel et d'investissement dans les locaux, car ils nous l'assurent : "Il pleut dans certains couloirs".

Ils demandent également la mise en place d'une gestion des ressources humaines bienveillante.

Une partie du personnel en grève devant les locaux de Guyane la 1ère, à Rémire-Montjoly -


Frédéric Larzabal est journaliste au sein de Guyane la 1ère. Pour lui, la question de l'indépendance et de la vitalité des médias est un enjeu citoyen: "la question médiatique est une question centrale. Ce n'est pas une simple question de redevance, nous ne sommes pas contre sa suppression en soit, ce qui nous préoccupe c'est la pérennité et l'indépendance du financement vis à vis du politique. Il faut pérenniser l'accès à l'information, à la culture, et à la connaissance de la manière la plus indépendante possible. Parce que le jour où on perd notre indépendance, ce n'est pas seulement nous, journalistes, animateurs, ou techniciens de Guyane la 1ère qui allons en payer le prix, c'est toute la société. Nous sommes un média Guyanais, fait par des Guyanais - quoi qu'en disent certains, et nous sommes au service de l'information et de la culture en Guyane. C'est quelque chose qu'il faut bien mesurer."

Le siège de Guyane la 1ère, à Rémire-Montjoly -


"Compte tenu de la spécificité de la Guyane, nous sommes très surpris de la différence de moyens alloués entre les territoires ultra-marins", s'étonne Jessy Xavier, délégué syndical de l'Union des Travailleurs Guyanais. En effet, la Guyane est le parent pauvre du réseau Outre-mer.

A titre de comparaison, Guyane la 1ère compte ainsi: 33 journalistes web/tv/radio, et 10 encadrants.

En Martinique: 56 journalistes se partagent le travail, accompagnés par 10 encadrants et 4 assistants radio.

En Guadeloupe: 43 journalistes pour 11 encadrants.

La Réunion: 57 journalistes et 9 encadrants.

Les équipes Guyanaises s'étonnent de ce décalage et souhaitent un nivellement par le haut, pour se rapprocher des effectifs Antillais et Réunionnais, et non l'inverse.

"La rédaction est en souffrance. On demande juste à pouvoir travailler et informer les Guyanais correctement. On aimerait faire beaucoup plus, mais on nous enlève des moyens", regrette Jocelyne Helgouach, journaliste grand reporter, et rédactrice en chef adjointe par intérim au sein de Guyane la 1ère. 



Une délégation du personnel a été reçue en fin de matinée par la direction, sans que la situation n'évolue pour autant.

Frantz Montoban, délégué syndical SNJ et sécrétaire du Comité Social et Economique de Guyane la 1ère, conclut le reportage par ces mots : "si on continue à réduire les moyens qui nous sont attribués, nous risquons à terme de ne plus pouvoir faire face. C'est déjà très difficile aujourd'hui. On travaille à des heures pas possible. On assume désormais trois supports : radio, internet et télé. Sur une seule journée. Idem au niveau des monteurs, qui sont particulièrement peu nombreux. J'ai l'impression que l'on ne se rend pas toujours compte du volume et de la spécificité du travail à abattre. Un "simple" journal télévisé nécessite des moyens considérables. On se bat pour proposer des reportages et de l'information de qualité, produits localement."

Pour rappel: le personnel gréviste demande l'abandon du projet de suppression de la redevance à l'audiovisuel public, et plus de moyens pour renforcer les effectifs, développer les programmes, réhabiliter les locaux, et protéger la santé du personnel.

Plusieurs salariés assurent qu'ils ne referont pas une nouvelle saison dans les conditions actuelles, et qu'une nouvelle mobilisation pourrait avoir lieu à la rentrée prochaine si la situation ne s'améliore pas.